Les couteliers de Rauwiller

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De Klingenthal à Rauwiller :

les couteliers ENGELS

 

Monographie publiée dans  üss'm Klingenthal,
 bulletin de liaison n° 3-1996 de l'Association pour la sauvegarde du Klingenthal
complété par l'auteur en 1999, suite à de nouvelles recherches.


 

Les origines

                La création en 1730 de la Manufacture royale d'armes blanches d'Alsace, dans la vallée de l'Ehn, attire nombre d'ouvriers originaires de Solingen en Westphalie. C'est alors que Caspar ENGELS (1684-1751) s'installe avec sa famille au lieu qui deviendra le Klingenthal. Caspar ENGELS de même que ses fils Clemens et Johann Peter, même s'ils ne font pas partie des tout premiers immigrants, se distinguent rapidement par la qualité de leur travail : en 1736 ces maître-forgerons de baïonnettes sont bénéficiaires d'une gratification accordée par le roi Louis XV.

                En 1730 Caspar ENGELS a huit enfants, des épidémies de dysenterie et une occupation militaire viennent de décimer la population de Solingen. Sensibles aux propositions faites par la France, Caspar ENGELS et d'autres compagnons de Solingen s'expatrient, emportant leur savoir-faire et les secrets de fabrication jalousement gardés par les autorités du Duché de Berg. En 1732 le gouvernement du duché se plaint de ces émigrations et Clemens-August , le prince-électeur, ordonne de traduire en justice les ouvriers parjures.

                En France, la Manufacture royale prend un grand essor grâce à la compétence des ouvriers venus de Solingen et à la qualité des matières premières choisies pour la fabrication des armes blanches : la garde du roi adopte les armes de Klingenthal, alors que la cavalerie, plus réticente, préfère les armes de Solingen.

                A Klingenthal, l'entrepreneur Frédéric WOLFF est autoritaire et brutal, les autochtones catholiques et luthériens cohabitent difficilement avec les nouveaux arrivants. Ces derniers, de confession calviniste, doivent se rendre à Wolfisheim, distant de 30 km, pour assister au culte! Certains n'aspirent plus qu'à quitter Klingenthal : ainsi, vers 1737, Clemens ENGELS (1708-1781), marié à Anna Maria ZEHNER de Pfalzweyer(67), père de cinq enfants, quitte la Manufacture.

                Le 6/12/1737 ils est parrain lors d'un baptême à Tieffenbach(67) et cité comme habitant à Pfalzweyer. Est-ce le décès du beau-père qui l'a fait suivre son épouse dans son village natal ?. Cependant il n'a pas du y rester longtemps, car en 1740, et en 1742 naissent au Moulin à huile de Hangviller, un village voisin, ses enfants (Johann) Clemens et Anna Catharina. Les conditions de vie ou de travail ne devaient pas lui convenir dans ce lieu, et, c'est vers 1745 qu'il s'établira à Rauwiller.

                Rauwiller, village situé au sud-ouest de Drulingen(67), fait partie de l'Alsace Bossue, alors territoire allemand relevant des comtes de Nassau-Sarrewerden. Rauwiller est une paroisse réformée que connaît vraisemblablement Anna Maria ZEHNER , fille d'immigrés suisses habitant le comté de Nassau-Sarrewerden. La communauté des fidèles réformés (calvinistes), les "welsches", y est prise en charge par le gendre de Samuel de Perroudet (1665/67-1704) , pasteur à Diedendorf et ancien vicaire de la paroisse de Wolfisheim. En 1743 Rauwiller est un modeste village, dont les quarante familles vivent avant tout de l'agriculture.

Clemens ENGELS à Rauwiller.

                Les premières années passées à Rauwiller par la famille de Clemens ENGELS sont cruellement marquées par le sort. Fin de l'hiver 1748 Anna Maria née ZEHNER et deux filles du couple décèdent, elles seront suivies dans la tombe par le fils Johann Jacob en août 1748. Resté seul avec son fils aîné Johann Clemens et sa fille Anna Maria , Clemens ENGELS se remarie avec Barbara HAURY de Bissert(67), elle aussi fille d'immigrés suisses du canton de Berne. De cette union naissent une fille Margaretha et un fils qui reprend le prénom Johann Jacob. Il faut mentionner en annexe que Johann Peter ENGELS (1711 - ), le frère de Clemens, épouse en secondes noces le 6 janvier 1744 à Rauwiller Suzanna VAUTRIN de Kirrberg(67). Ce même Johann Peter ENGELS retournera par la suite à Klingenthal, mais ses traces ainsi que celles de son frère Peter ENGELS, se perdent après le décès du père.

Oh là là !!! Pas si vite, 
Johann Peter, son frère Peter,
ainsi que leur sœur Maria Catharina
sont partis en 1754 vers le nouveau monde.  

                Clemens ENGELS, aidé par ses fils Johann Clemens (1740-1791) et Johann Jacob (1752-1808), œuvre comme coutelier à Rauwiller. Plutôt que de continuer à forger des baïonnettes, il se consacre à la fabrication de couteaux et d'outils tranchants, fort utiles aux hommes. Simultanément il y exerce la fonction de marguillier. Il meurt à Rauwiller le 26 octobre 1781 à l'âge de 73 ans.

 

Fig.1 : Signature de Clemens ENGELS

                Johann Jacob BEYER (1747-1825), fils de Anna Gertrud , la soeur de Clemens , a rejoint son oncle vers 1770 pour exercer comme lui le métier de coutelier. Au village les couteliers sont de plus en plus nombreux, les jeunes aussi apprennent ce métier. En 1762, on construit la route de Phalsbourg à Fénétrange, celle-ci passe par Rauwiller. Le village est désenclavé, ce qui facilite les approvisionnements et les ventes.

  Fig 2 : Le comté de Sarrewerden en 1789

Rauwiller sous la Révolution française

                A la veille de la Révolution française, le comté de Sarrewerden comprend trois parties : au centre, Bouquenom (le vieux Sarre-Union) fait partie du royaume de France ; la partie septentrionale appartient au Nassau-Weilburg; 
le reste c'est à dire les régions est, sud et ouest sont possessions des Nassau-Sarrebruck. Rauwiller relève de ces derniers. Le comté appartient à l'aire germanique, où se côtoient catholiques et protestants ; il est entouré de territoires français presque uniquement peuplés de catholiques.

                1789 : les idées révolutionnaires s'infiltrent rapidement jusqu'à Bouquenom et se diffusent dans les campagnes environnantes. Les protestants de Bouquenom sont gens aisés mais dépourvus de tout droit politique ; ils cherchent à entraîner les villageois peu enthousiastes et demandent le rattachement de tout le comté à la Nation française. La République de Sarrewerden est proclamée.

                Le 14 février 1793, la Convention nationale ratifie le voeu de la jeune République et l'intègre au district de Bitche, qui fait partie de la Lorraine française et catholique. Ceci n'est pas du goût des protestants et, la même année 1793, leur représentant à la Convention, le député Henri Karcher, obtient l'intégration de l'ancien comté de Sarrewerden au département du Bas-Rhin, où les protestants représentent plus du tiers de la population. Depuis, le sort de ce petit territoire est lié à celui de l'Alsace.

                Le changement de régime politique déclenche de nombreuses réformes. L'une d'entre elles permet à un coutelier de Rauwiller de se distinguer. Stephan HUGENELL (1748-1810), le petit-fils du pasteur Samuel de PERROUDET devient responsable administratif du canton de Wolfskirchen avec le titre de  "Commissaire du directoire exécutif près l'administration municipale du canton de Wolfskirchen". Bourgeois respectable et pondéré, il préserve le canton des excès de la Terreur venue de Paris et s'oppose notamment à la vente des lieux de culte comme biens nationaux.

La "belle époque" de la coutellerie à Rauwiller.

                Rauwiller est situé sur une crête du relief lorrain des Vosges, loin de tout cours d'eau. Les couteliers ne pouvaient donc utiliser l'énergie hydraulique pour les travaux les plus difficiles. La seule énergie possible était, dans ces conditions, la force musculaire de l'homme. La nombreuse main-d'œuvre locale réglait ce problème. Ce qui va permettre à notre artisanat de se développer et de se maintenir tout au long du XIXe siècle.

Fig 3 : Évolution du nombre des couteliers chefs de famille au XIXe siècle.

                Il est difficile de dénombrer les couteliers qui ont œuvré à Rauwiller. Certains jeunes artisans, dès la fin de leur apprentissage, quittaient leur famille et leur village, soit pour changer d'activité, soit encore pour émigrer en Amérique : leurs destins nous échappent.

                Le graphique n° 3 représente l'évolution du nombre de couteliers chefs de famille à Rauwiller. L'augmentation est presque constante de 1770 à 1860, avec un léger ralentissement au temps de Napoléon 1er. Leur nombre est maximum sous le Second-Empire. Il commence à décliner bien avant le traité de Francfort de 1871. Il faut ajouter que des agriculteurs [1] de Rauwiller profitaient de la saison d'hiver pour travailler occasionnellement chez les couteliers, ce qui augmentait la production.

 

Fig 4 Recensements de 1836 à 1866

       Ce graphique représente la répartition entre

-A- le nombre de couteliers chefs de famille

-B- le nombre de personnes vivant de cette activité,c'est-à-dire leurs familles et

-C- celui des habitants de la commune recensés de 1836 à 1866.

         Dans un village où la population C est relativement stable ( la moyenne est de 450 habitants), le nombre A des couteliers double en l'espace d'une génération (de 18 en 1836 à 36 en 1866). Le nombre B de personnes qui vivent de la coutellerie indique l'importance de cette activité à Rauwiller. En 1861, un coutelier fait vivre quatre personnes ; plus d'une centaine sur 450. Dès 1866 la proportion diminue vers un cinquième.

                Durant cette longue période, la coutellerie est "l'apanage" de certaines familles : le métier se transmet à l'intérieur de celles-ci. Outre les ENGELS, qui sont les plus nombreux, il faut citer les BEYER , FRANTZ, OSSWALD, BLEYER et DEUTSCH qui sont les plus représentatifs.

Les poinçons et la tradition de Solingen.

  C'est en 1310 qu'on évoque pour la première fois l'existence de moulins à aiguiser à Solingen. La dénomination "saarworter" ou "saarweerter", propre au forgeron de sabres de Solingen, dériverait selon certains étymologistes de Saarwerden(67).

                Au XVIIe siècle on fabrique à Solingen 73 sortes de couteaux, dès lors, on attache une grande importance au rôle des poinçons. En gage de qualité tout produit est marqué du signe de son fabriquant. Ces poinçons infiniment divers mais cependant distincts sont enregistrés, plus exactement inscrits dans un rôle après publication et paiement d'une taxe.

  Fig.5     Fig.6 Fig.7

             L'estampille de la famille ENGELS-DEUTSCH de Rauviller (fig.5), utilisée jusqu'en 1920 pour marquer les produits neufs, ne figure sur aucun rôle de Solingen. Sa création ne peut être datée. Remonterait-elle à Clemens ENGELS ? Le 20.03.1720 Caspar ENGELS voire Caspar ENGELS - père a fait inscrire dans le rôle le poinçon de la figure 6.

Figure 7 : ce poinçon a été inscrit en date du 03.07.1815 par le mandataire d'un certain Peter ENGELS , coutelier à Solingen, arguant que le dit poinçon était frappé par la famille depuis un demi-siècle mais que son inscription au rôle avait été omise. Dans quelle mesure y-a-t-il un rapport entre les figures 5 et 7 ?

Le déclin de la coutellerie

                En 1871, l'Alsace est rattachée politiquement au 2è Reich allemand. Elle est très vite intégrée à l'économie de ce vaste ensemble et, par conséquent, soumise à la concurrence des autres centres industriels.

                Rauwiller n'échappe pas aux nouvelles réalités économiques imposées par Solingen. Dans cette dernière ville, la révolution industrielle a transformé la coutellerie : l'énergie est fournie par la vapeur, les machines fabriqueront rapidement et très grand nombre les produits nécessaires. L'industrie de Solingen inonde les marchés de couteaux à des prix défiant ceux des artisans de Rauwiller.

                Quelques familles s'accrochent à leur métier, certains chefs de famille parcourent foires et marchés jusqu'en plaine d'Alsace pour organiser des "Messerspiele" [2] , ou des "roues de la fortune". Revenu bien aléatoire qui ne permettait pas d'assurer la vie d'une famille.

  Les années qui précèdent immédiatement la dernière guerre mondiale voient la fin de la coutellerie à Rauviller. Les feux de forge s'éteignent progressivement, le bruit du marteau sur les enclumes se tait, le nombre de familles qui en vivent tend vers zéro. Même l'arrivée du courant électrique après la Grande Guerre n'a pas relancé l'activité : le temps n'était plus à ce type d'artisanat.

                En cette fin du XXe siècle, que reste-t-il à Rauwiller de ces familles de couteliers? De l'héritage de Clemens ENGELS, il ne reste plus grand chose : des 19 coutelleries recensées en 1866 tout juste quelques outils rouillés rangés dans le coin d'une remise, et dont l'usage est en partie oublié. Le patronyme a disparu de Rauwiller, seuls subsistent quelques vagues souvenirs transmis par les anciens du village.

 

Henri ENGELS

sources :

Stadtarchiv Solingen:

-Registre paroissial 

-Bauermann: "Zeittafel der Stadt Solingen"

Klingenmuseum Solingen:

-Erika Schlesinger: "Solinger Handwerkszeichen"

Archives du Bas-Rhin:

-registres paroissiaux de, Rauwiller, réformés de Strasbourg

-registre d'état-civil de Rauwiller

-recensements dans la commune de Rauwiller

Bibliothèque municipale de Strasbourg

[1] W. GRAFF, Mit der Grossel auf der Rauweiler Kerw,

Société Alsacienne d'Edition Alsatia, Guebwiller, 1927, p. 128

...Im Dorf war jeder zweite Bauer Messerschmied im Nebenberuf, und die Rauweiler Taschenmesser waren wegen ihrer Eigenart, ihrer Solidität und nicht zuletzt wegen ihrer Billigkeit weit über die Grenzen des Heimatlandes hinaus bekannt...

 

[2] W. GRAFF, Mit der Grossel auf der Rauweiler Kerw,

Société Alsacienne d'Edition Alsatia, Guebwiller, 1927, p. 127

...Der alte Kahlkopf stand im Freien an einem Tischchen und betrieb sein Messerspiel. Die Zwölf Bildkarten lockten auf der Tischdecke. Auf jeder Bildkarte lag ein schönes Horn­taschenmesser auf und zwar in einer Weise, dass die vier Könige prunkten mit in Messing eingelegten Zweiklingen­messern (entweder Feder- oder Pfriemenmesser), die Damen messingeingelegte Dreibackenmesser mit einfacher Klinge verhiessen, und die Bauern mit gewöhnlichen Taschenmessern mit nur zwei Stahlbacken, Stahleinlage und ordinärer Klinge aufwarteten. Die Bauern waren auch hier wie in jedem anderen Spiel und wie im Lebensspiel die Geringsten. Zum Auswürfeln befanden sich in einem Säckchen 32 kleine Holzösen, wovon jede in ihrer Höhlung eine zusammengerollte Spielkarte barg, die sich mittels eines Holzstäbchens bequem herausstechen liess, um sich dann als Treffer oder Niete zu entpuppen. Da die Zahl der Nieten fast zu zwei Dritteln überwog und der Würfel­preis ein verhältnissmässig hoher war (gewöhnlich ½ Mark pro Würfel, also mehr als der Ka ufwert eines Bauernmessers), bedeutete jeder volle Griff in das durchschüttelte Säckchen für den Mann meist eine nette Einnahme, wenn nicht ein tückischer Zufall oder eine auf besonders feinem Tastgefühl aufgebaute Gerissenheit des Würfelnden die Hand im Spiel hatte...  

 

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